112 millions d’euros pour introduire l’IA dans les villages de Provence
Un appel d’offre de grande ampleur a été lancé pour permettre à de nombreuses institutions de Provence-Alpes-Côtes-d’Azur d’utiliser des services d’IA. D’autres régions montrent qu’une autre approche est possible.
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OPSN. En France, les micro-communes de moins de 2 000 habitants n’abritent qu’un habitant sur cinq mais couvrent les trois-quarts du territoire. Sans personnel permanent ou spécialisé, impossible pour ces mairies de passer des marchés dont elles n’ont pas l’habitude. Pour palier à ce problème, les départements et les régions ont mis en place des opérateurs publics de services numériques (OPSN) dans les années 1980 et 1990. Au départ, les OPSN ont mutualisé les achats de matériel informatique, puis ils ont participé à l’installation de l’internet à haut débit. Aujourd’hui, certains d’entre eux commencent à proposer des services d’IA à leurs membres.
11 200 patates. L’année dernière, l’OPSN des Alpes-Maritimes, le Sictiam, qui sert toute la région PACA, a annoncé un appel d’offre de 112 millions d’euros de services IA, qui vont de l’aide à la décision médicale à la surveillance automatisée. Une première tranche de 10 millions a été attribuée – c’est une information exclusive pour les abonné·es de Gargant’IA – en avril dernier à quatre fournisseurs de chatbots ou d’outils de compte-rendus de réunion automatiques. Le marché est un « système d’acquisition dynamique » : les sommes engagées seront déboursées au cours des dix prochaines années si les services sont effectivement utilisés.
Autres approches. Compte tenu de la probité exceptionnelle du personnel politique des Alpes-Maritimes, on peut évidemment exclure tout risque d’irrégularité. Toutefois, d’autres OPSN ont choisi la frugalité. La Fibre64, dans les Pyrénées-Atlantique, mène pour l’instant un projet pilote pour évaluer la pertinence des assistants virtuels de réunion (coût total de l’opération : 2 600 euros). En Bourgogne-Franche-Comté, l'Agence Régionale du Numérique et de l'intelligence artificielle (ARNia) travaille le sujet depuis 2021. En 2024, elle a mené un test avec un prestataire spécialisé, par ailleurs bénéficiaire de l’appel d’offre du Sictiam, et une dizaines de structures locales. Comme les personnels ont surtout utilisé l’outil pour effectuer des tâches basiques (reformulation, synthèse etc.), l’ARNia a finalement choisi de créer une infrastructure autonome, la plateforme Cmonia.
100 euros par mois. Cmonia permet désormais aux agents des 1 900 adhérents de l’ARNia d’utiliser les modèles de langage de Mistral (coût total : 100 euros par mois pour l’instant, auxquels s’ajoute les heures du développeur). Au fil des échanges avec les utilisateurs, Cmonia reçoit de nouvelles fonctionnalités comme des bibliothèques de prompts ou la possibilité d’interroger ses propres documents. L’OPSN de la région Centre-Val-de-Loire vient de recevoir une instance de la plateforme ; une trentaine d’autres sont intéressés.
Départs à la retraite. Sans débattre de la légitimité d’utiliser l’IA dans l’administration, les collectivités locales doivent répondre à deux urgences. D’une part, de nombreux agents utilisent des services d’IA commerciaux en catimini, en violation flagrante des lois sur les données personnelles ou confidentielles. Par ailleurs, l’administration des villages tient souvent par le travail de secrétaires de mairie à cheval sur plusieurs communes. Ils et elles ne sont pas jeunes et la relève est loin d’être assurée. Tout ce qui peut augmenter leur productivité est bon à prendre.
Préjugés. Cela dit, utiliser des systèmes d’IA pour faire fonctionner la démocratie locale n’est pas anodin. Comme je l’écrivais dans le n°2 de Gargant’IA, les modèles de langage peuvent pénaliser les cultures minoritaires. Amalia Martinez, adjointe à la direction générale de La Fibre64, m’a dit par exemple que l’outil qu’elle testait ne reconnaissait parfois pas les noms propres et qu’il avait du mal à comprendre certains accents. Quant au basque, pourtant langue régionale reconnue, aucun système n’est capable de le traiter pour le moment.
Formations. À Dijon aussi, Mathias Murmylo, directeur adjoint de l’ARNia, considère les préjugés de l’IA générative comme un risque inhérent. Le problème n’est pas encore étudié en détail, mais le personnel de l’ARNia souligne, lors des formations, que les modèles de langage reflètent leurs données d’entraînement et qu’une lecture critique est indispensable.
Opacité. Est-ce que le Sictiam, avec son programme de développement doté de dizaines de millions d’euros, se pose les même questions ? Difficile à dire, puisque personne n’a répondu à mes e-mails. Même chose chez les bénéficiaires de l’appel d’offre, à qui j’ai demandé si leurs outils avaient été audités. En tout cas, aucun des postes des 112 millions d'euros de l'appel d'offre ne mentionne la possibilité de contrôler ce que produisent ce systèmes d'IA. Étrange, de la part d’un OPSN qui promet une « AI éthique et responsable. »
Merci à Jacques-François Marchandise, Matthieu Brient et Victor Vila pour leur aide dans la rédaction de cet article.