L’IA, c’est quoi?

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On parle d’Intelligence Artificielle mais personne ne peut en dessiner les contours. Définir l’IA n’est pas facile – et pas forcément pour les raisons que l’on imagine.

Des techniques. Les systèmes d’IA qui font tourner les chatbots et autres générateurs d’images se fondent en grande partie sur des techniques d’apprentissage machine. On accumule massivement des données d’entraînement, puis des programmes informatiques se chargent de les modéliser et de trouver des patterns dans le tas. Cette capacité d’inférence, ou de déduction, est au cœur des techniques actuelles. C’est d’ailleurs la définition légale de l’IA dans le règlement européen du même nom.

Mais cette définition pose problème. Tous les travaux sur l’IA ne se fondent pas sur l’apprentissage machine, et cette technique n’a pas toujours été hégémonique parmi les universitaires, loin de là. Surtout, si l’IA n’était qu’une affaire de techniques informatiques, on pourrait facilement en faire la liste (LLM pour le texte, GAN pour les images etc.) et remplacer « IA » par un terme plus précis. Or, c’est rarement le cas.

Des fonctionnalités. On peut aussi aborder le problème par les fonctionnalités. On voit souvent – y compris dans des documents officiels – l’IA définie comme « l'ensemble des techniques permettant à des machines de simuler l'intelligence humaine ». Mais il y a moins d’un siècle, seuls les humains pouvaient calculer. Est-ce à dire que les calculatrices sont de l’IA ?

À l’inverse, décréter qu’une machine n’est pas de l’IA impliquerait que la tâche qu’elle accomplit ne requiert aucune intelligence. Dire alors qu’une machine à laver ou un aspirateur n’est pas de l’IA prend un sens politique implicite, puisqu’on établit la liste de qui est intelligent dans la société, et qui ne l’est pas. Là encore, cette définition est loin d’être satisfaisante.

Un imaginaire. Les romans comme ceux d’Isaac Asimov, mais surtout des films comme Terminator, Matrix, Her ou Minority Report mettent en scène des machines androïdes surpuissantes qui défient les humains sur différents terrains, de l’affectif au militaire. Ces histoires s’inscrivent dans une longue tradition de fascination pour la technique, qui commence peut-être avec la fable de Prométhée, un dieu grec qui vola le feu pour le donner aux humains et fut condamné à se faire manger le foie par un aigle tous les jours de l’éternité.

Même si ces récits ne sont pas nouveaux, ils donnent un modèle à suivre aux concepteurs de systèmes d’IA. Les fabricants de logiciels de police prédictive citent parfois Minority Report, et ChatGPT a utilisé en 2024 la voix de Scarlett Johansson, l’actrice de Her (avant de reculer suite à sa plainte). L’IA d’aujourd’hui est bien, en partie, le reflet de ce qui a été imaginé comme fiction auparavant.

Une idéologie. L’IA, se sont aussi les personnes qui décident comment la technologie se développe. Bien qu’il existe des perspectives de gauche sur le sujet, par exemple d’automatiser le travail pour augmenter le temps libre, l’immense majorité des barons de l’IA penche à l’extrême-droite. Le patron d’OpenAI, qui commercialise ChatGPT, abandonne toute prétention à l’humanisme quand, pressé d’expliquer pourquoi ses outils consomment autant d’énergie et d’eau, il répond simplement que « les humains aussi ont besoin de beaucoup d’énergie pour leur éducation ». Le patron de Palantir, une société qui fournit des plateformes de données aux gouvernement, explique, lui, que l'IA prend le pouvoir aux femmes de gauche pour le donner aux hommes en col bleu. Dans ces exemples, l'IA sert à justifier comment le pouvoir doit être réparti dans la société – c'est une idéologie.

Idéologie, imaginaire, fonctionnalités, techniques… Aucune de ces définitions n’est satisfaisante, et toutes cohabitent dans le débat public. Parfois, on peut identifier de quelle « IA » on parle. Mais le plus souvent, le terme est utilisé – sans doute inconsciemment – à cheval sur plusieurs définitions. Il faut toute notre intelligence, bien humaine, pour comprendre ce que les personnes qui utilisent le terme veulent dire, et ce qu’elles veulent cacher.