L’IA soulage les handicaps et ce n’est pas qu’une bonne nouvelle
Des systèmes d’IA permettent à des personnes de retrouver la vue, la voix ou même la capacité à marcher. Paradoxalement, ces avancées risquent d’accentuer l’injonction faites aux personnes en situation de handicap à s’adapter à l’environnement.
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L’IA thaumaturge. Il y a quelques mois, Le Monde titrait sur des systèmes d’IA « incroyables » pour personnes en situation de handicap. Les outils de transcription automatique génèrent des sous-titres à la volée, la synthèse vocale redonne la parole et la vision par ordinateur décrit images et vidéos aux personnes malvoyantes.
Parmi les projets plus expérimentaux, on trouve des implants permettant aux tétraplégiques de marcher grâce à un exosquelette, ou d’autres, placés dans l’œil, qui permettent aux aveugles de recouvrer la vue. On a canonisé des saint·es pour moins que ça.
Responsabilités. Paradoxalement, ces avancées sont aussi un recul. Pourquoi adapter l’environnement à tous et toutes si ces technologies d’assistance existent ? On voit déjà des développeurs informatique abandonner les standards d’accessibilité pourtant introduits en 2014 au prétexte que les outils comme ChatGPT peuvent désormais lire des pages web à la manière des humains. Ascenseurs et rampes d’accès seront peut-être considérés comme obsolètes le jour où les exosquelettes seront répandus.
Fatiha Tali Otmani, maîtresse de conférences à l’université Toulouse Jean Jaurès qui vient de publier un article scientifique sur ce sujet, constate ce glissement dans l’enseignement supérieur. « Les outils d'IA générative (transcription automatique, sous-titrage, reformulation, synthèse) tendent à transférer sur l'étudiant en situation de handicap la charge de s'adapter, là où c'est normalement à l'institution de le faire, » m’a-t-elle dit.
Remboursement. La responsabilité de l’adaptation pèse de plus en plus sur les individus, mais tout le monde n’en a pas les moyens. Ludovic Saint-Bauzel, professeur à Sorbonne Université et spécialiste en robotique d’assistance physique des personnes, m’a résumé ainsi le problème : « Si les aveugles doivent avoir un smartphone a la pointe de la technologie pour aller manger, qui paye le smartphone ? La société ou la personne malvoyante ? »
Pour l’instant, la société ne paye pas grand-chose. Pour une canne connectée de 2 600€, les organismes publics belges prennent en charge 600€. En France, pour des prothèses auditives intégrant de l’IA, qui peuvent coûter jusqu’à 2 000€, la sécurité sociale ne rembourse en général que 240€. Toucher le tombeau de Sainte Geneviève ne marche pas à tous les coups mais, au moins, c’est gratuit.
Vie privée. Le passage à la caisse n’est pas toujours direct. Maitreya Shah, chercheur à l’American Association of People with Disabilities, m’a expliqué que les personnes en situation de handicap payaient aussi avec leurs données personnelles. Les applications vendues avec les objets connectés collectent de vastes quantités de données sensibles, sans forcément obtenir un consentement éclairé.
Tous les scientifiques avec qui j’ai parlé sont d’accord sur un point : tant que les personnes en situation de handicap resteront exclues des processus de création de ces technologies d’assistance, elles ne gagneront pas réellement en autonomie. « L'inclusion devient alors le bras armé d'une surveillance plus fine et plus totale, » conclut Fatiha Tali Otmani.