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# Palantir s’en va, son projet reste
- URL: https://www.gargantia.eu/palantir-sen-va-son-projet-reste/
- Published: 2026-09-16T04:00:41.000Z
- Updated: 2026-09-16T04:00:41.000Z
- Description: Depuis quelques mois, le géant étasunien de l’exploitation des bases de données n’a plus la cote. Mais les entreprises qui lui succèdent continuent le projet de Palantir : créer un « système d’exploitation » pour l’État, opaque et anti-démocratique.
- Author: Nicolas Kayser-Bril
- Tags: Palantir, ChapsVision, OGAS, OTDH, URSS, France, story

🎙️ [Écouter cet article en podcast.](https://podcast.gargantia.eu/p/f3ccb1da-c74e-4ce9-a7f4-651b7941d66e)

**Rejection.** Depuis une dizaine d’années, je tiens à jour un tableau des contrats signés entre les États européens et Palantir, une entreprise d’exploitation de base de données au cœur des réseaux d’extrềme-droite de la Silicon Valley. Depuis un an, j’ai une autre liste : celle des contrats annulés ou des appels d’offres perdus par la firme. L’armée suisse, par exemple, a [refusé](https://www.republik.ch/2026/02/18/how-tenaciously-palantir-courted-switzerland) ses services malgré des années de lobbying. En mai, les services secrets allemands [choisissaient](https://www.tagesschau.de/investigativ/ndr-wdr/verfassungsschutz-palantir-100.html) un concurrent français, ChapsVision. En juin, le ministère de l’intérieur en [faisait autant](https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/06/17/renseignement-le-remplacement-de-palantir-par-le-francais-chapsvision-a-la-dgsi-un-choix-de-souverainete-au-long-cours-et-complexe%5F6704166%5F3224.html). La ville de Hambourg a [mis fin](https://hamburg.t-online.de/region/hamburg/id%5F100843532/hamburg-lehnt-einsatz-von-umstrittener-palantir-software-ab.html) aux négociations avec Palantir en juillet. Et ma liste continue.

**Skywise.** Mais que fait Palantir, au juste ? Ses logiciels permettent d’analyser les informations contenues dans des bases de données. Airbus les utilise par exemple depuis 2015 pour le système Skywise, qui permet de suivre la production et l’usure des pièces détachées de ses appareils (plusieurs millions par avion, quand même). J’en ai parlé avec un ingénieur qui a travaillé sur les débuts du projet. Il a été impressionné par la compétence du personnel de Palantir et la facilité d’utilisation de leur produit (« on avait l’impression d’être dans le futur ! » m’a-t-il dit). Mais au final, le succès de Skywise est surtout dû aux employé·es d’Airbus qui font en sorte que les données soient à jour et correctes.

**NHS.** Au Royaume-Uni, Palantir a obtenu de gros contrats avec le système de santé, la NHS. Avec des résultats tout autres. Les commerciaux étasuniens avaient promis d’augmenter la productivité, de mieux allouer les ressources des hôpitaux voire, de sauver des vies. Mais, en 2024, un statisticien de la NHS [résumait](https://www.lrb.co.uk/the-paper/v48/n13/peter-geoghegan-and-lucas-amin/this-looks-absolutely-rubbish) leur travail avec des mots choisis : « on a déjà fait tout ça. \[Les produits de Palantir\], c’est de la merde. » Plusieurs hôpitaux refusent d’ailleurs de remplacer leurs outils par ceux de Palantir, qu’ils jugent inférieurs. Le système de santé d’un pays de 70 millions d’habitant·es est autrement plus compliqué que la gestion des pièces détachées d’un avionneur.

**Système d’exploitation.** Pourquoi tant de bruit autour d’un éditeur de logiciels ? Parce que Palantir ne se voit pas comme tel. Ses chefs veulent remplacer les services de l’État par un « système d’exploitation », évidemment fourni par la firme. Dans un [témoignage](https://covid19.public-inquiry.uk/wp-content/uploads/2025/03/11180002/INQ000536417.pdf) versé l’année dernière à l’enquête publique sur la gestion de la crise du Covid, le patron de Palantir en Grande-Bretagne explicitait son projet (p. 21). Il propose d’intégrer toutes les données « des services de l’État au niveau local et ministériel, ainsi que les données de santé et tout ce qui est d’importance stratégique ». Ce système permettrait au gouvernement de prendre des « décisions de politique étrangère, d’investissement, de permettre les fusions d’entreprises ou de décider de leur nationalisation, » en temps de guerre comme en temps de paix.

**Omniscience.** En d’autres termes, les décisions ne seraient plus du ressort du personnel politique, informé par son administration et surveillé par le parlement, mais entièrement aux mains d’une entreprise privée et de sa boîte noire. Les services administratifs ne seraient plus là que pour nourrir le système avec des données fraîches.

**OTDH.** La France n’est plus liée avec Palantir, mais son remplaçant, ChapsVision, partage cette vision là, au moins en partie. Le Ministère de l’intérieur leur a octroyé un contrat pour créer un « outil de traitement des données hétérogènes » à destination de la DGSI. Comme il s’agit des services secrets, on n’en saura pas plus. Mais les déclarations de ChapsVision lèvent un pan du voile. Son patron [affirmait](https://www.ledauphine.com/economie/2026/06/28/chapsvision-s-appuyer-sur-des-systemes-americains-c-etait-prendre-un-risque-majeur) fin juin que « \[leur\] plateforme a été achetée pour couvrir l’ensemble des besoins de l’État … en termes de traitement de données, dans l’éducation, la santé, la défense… » Dans une autre publication, la firme [enfonçait](https://www.linkedin.com/posts/chapsvision%5Ftech-next40-vivatech-activity-7472620880368599040-6kny) le clou : son outil « a vocation à devenir un socle technologique sur lequel s’appuieront demain plusieurs administrations françaises. » Cela ressemble furieusement au « système d’exploitation » de Palantir. (ChapsVision et le ministère de l'Intérieur ont refusé de répondre à mes questions.)

**OGAS.** Un pays a déjà tenté de centraliser toutes les informations disponibles. Dans les années 1960, les ingénieurs soviétiques ont imaginé le système OGAS (acronyme russe de « système national automatisé de calcul et de traitement de l'information »). Son créateur expliquait qu’il devait « réduire l’influence de facteurs subjectifs dans la prise de décisions » (cité dans [*How Not to Network a Nation*](https://archive.org/details/hownottonetworkn0000pete/page/n5/mode/2up), p. 108). C’est presque mot pour mot le discours de Palantir, qui voit dans son projet la réponse « à l’incertitude et aux émotions ».

***Back to the USSR*.** Le rêve des ingénieurs soviétiques et de leur Politburo n’est pas très éloigné de celui de Palantir, ChapsVision et de nos ministres. C’est le rêve d’une population docile, transparente et prédictible. D’une réalité jamais ambiguë, d’informations toujours fiables. L’OGAS n’a pas sauvé l’Union Soviétique du désastre (il n’a pas été implémenté faute de moyens, mais sa philosophie a perduré). L’OTDH fera peut-être mieux. Ou pas.