L’IA redéfinit le travail plus qu’elle ne le remplace
C’est l’une des peurs les plus répandues, et à juste titre : l’IA pourrait nous prendre notre travail. Mais poser le problème en ces termes, c’est déjà faire un cadeau aux barons de Big Tech. La réalité est à la fois moins alarmiste, et plus grave.
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Plans sociaux. Pas une semaine ne passe sans qu’un plan social ne soit annoncé « pour cause d’IA ». En mars, Oracle a viré 30 000 personnes. En avril, Facebook a annoncé 8 000 licenciements. En mai, la banque Standard Chartered en a promis autant. Les barons de l’IA ont beau avoir déclaré, en mai et juin, que finalement, tout bien pesé, l’IA créait des emplois, les licenciements ont continué. 1 800 chez Allianz en juillet, plusieurs centaines chez HSBC en août.
Points de vues. Ces annonces cachent différentes réalités. Certains patrons veulent probablement montrer qu’ils en ont (de l’IA) et que, comme Elon Musk chez Twitter, ils peuvent dégraisser leur mammouth à la hache. D’autres (notamment Oracle) ont tellement investi dans les équipements informatiques qu’ils sont bien obligés de faire des économies. Et peut-être que d’autres encore ont réellement augmenté leur productivité grâce à l’IA.
Économie. Au-delà des situations particulières, interpréter un licenciement dépend du cadre théorique dans lequel on se trouve. En économie classique ou néoclassique, le travail peut se diviser en tâches, effectuées par un humain ou une machine. Cette vision n’est pas fausse, mais elle bute sur un écueil de taille. Depuis le temps que les patrons investissent dans l'informatisation, la productivité devrait augmenter. Or, rien de tel. C’est le « paradoxe de la productivité », qui perturbe certains économistes depuis les années 1990, et l’IA n’y change rien.
Sociologie. D’autres disciplines voient le travail sous une autre lumière. Les sociologues montrent par exemple qu’une entreprise n’est pas qu’une addition de tâches. Les humains ont des connaissances non-dites et des compétences sociales que l'on ne peut pas encoder dans une machine. D’ailleurs, dans plusieurs cas, comme chez Ford, les entreprises ont cherché à ré-embaucher les personnes « remplacées » par des systèmes d’IA.
Histoire. Plutôt que d’augmenter la productivité, l’intérêt des patrons pour les machines a souvent été de saper le pouvoir des travailleurs. Instiller la peur de la machine qui pourrait nous remplacer est une technique connue des entrepreneurs depuis au moins deux siècles. Les machines à vapeur étaient beaucoup mois performantes que les moulins à eau. Elles ont eut du succès parce qu’elles permettaient d’installer les usines en ville (où l’on trouve beaucoup de main d’œuvre) et pas à la campagne, où les travailleurs, moins facilement remplaçables, avaient beaucoup plus de pouvoir. Même chose pour l’informatisation des usines. Il s’agissait surtout de transférer le pouvoir des ouvriers – syndiqués – à des ingénieurs en col blanc – qui ne l’étaient pas. La productivité n’est souvent qu’une feuille de vigne.
Anthropologie. Plus largement, dans nos sociétés, la définition même de ce qu’est le travail change régulièrement. Dans le monde pré-capitaliste, le travail est le fruit du labeur de toutes les personnes qui ne sont ni des nobles, ni des clercs ; on ne différencie pas ce qui est productif de ce qui ne l’est pas. Dans un monde capitaliste, le travail change complètement de nature et devient « ce qui contribue à l’économie marchande ». L’entretien, le soin, les arts et une infinité d’autres activités sortent du champ du travail.
Gig work. Nous vivons probablement une nouvelle redéfinition du terme. Si les élites politiques et économiques, comme cela semble être le cas, admettent que les systèmes d’IA remplacent effectivement les humains, alors tout ce qui ressemble à ce que produisent les machines n’aura plus aucune légitimité. Sera « travail » ce que les systèmes d’IA ne peuvent pas imiter. Les activités créatives ou intellectuelles, même dans les métiers manuels, ne seraient alors plus rémunérées.
Red flags. Qu’importe si les machines ne peuvent pas effectivement remplacer les humains. L’exemple des radiologues, que je détaillais dans le n°3 de Gargant’IA, le montre bien : les barons de l’IA ont annoncé leur obsolescence il y a dix ans. Ils se sont bien trompé mais n’ont pas changé leur discours. Bien plus qu’une main invisible, c’est le rapport de force entre la personne qui travaille et celui qui la paye qui détermine la rémunération. La prochaine définition du travail dépend bien plus de la force de nos syndicats que de la performance des systèmes d’IA.